Journal de mars 2024

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Lundi 11 mars

Nous sommes en 2024 ; cela fait presque 100 ans que Bertrand Russell a écrit In Praise of Idleness (1932). Après un siècle traumatisant, mais où de nombreuses avancées sociales ont triomphé, nous assistons à un retour en arrière ; en Occident, les inégalités se creusent à nouveau, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres… 

Pourtant, nous produisons assez sur cette planète pour que tout le monde vive dignement. Nous n’avons pas besoin de travailler 35 heures, 40 heures, 60 heures par semaine pour bien vivre. 

Pourquoi la majorité accepte-t-elle ainsi sa servitude ? Quelles histoires nous racontons-nous pour supporter cette injustice ? Quels rêves inatteignables nous vend-on ? 

« Tu ne veux pas que les impôts sur les riches augmentent, nous murmure-t-on, car le jour où tu deviendras riche toi-même, tu ne voudras pas de ça. » (lol)

Folle ! Fou ! les règles du jeu veilleront à ce que tu ne le deviennes jamais. Et pour te faire oublier tout ça, regarde, regarde, ces méchants réfugiés qui viennent te voler ta pitance !

Mardi 12 mars

Like the woodcutter, we can all benefit from working according to seasonal circumstances. Whether it is the time or the method, true labor is half initiative and half knowing how to let things proceed on their own.

– Deng Ming-Dao, 365 Tao: Daily Meditations

Mercredi 13 mars

Dans Mastery, Robert Greene montre que l’effort et la résilience sont les clés pour devenir expert dans son domaine. À de nombreuses reprises, il invite à ne pas céder aux sirènes de la facilité et de la médiocrité. En lisant ces pages, les lecteurices pourraient en conclure qu’il faut toujours aller au-delà de ses limites pour devenir « exceptionnel ». Ce discours m’est familier : c’est celui qu’on nous tenait en prépa.

Mais sans les bons outils pour gérer cette pression, cette philosophie appliquée débouche sur de la souffrance psychologique. C’est du pur masochisme. Nos tendances autodestructrices s’emparent de ces discours et en oublient les nuances : le travail devient une fin en soi où la souffrance est glorifiée. Bienvenue dans la hustle culture.

Jeudi 14 mars

Les principes au cœur du Tao sont la simplicité, l’inaction et l’harmonie avec la nature. J’y vois là un antidote à la rigueur, parfois aride, du stoïcisme. 

J’aime certains aspects du stoïcisme (en particulier, sa dichotomie du contrôle), mais, ces dernières années, il a été détourné par la hustle culture qui l’utilise à des fins délirantes et nocives, où seuls importent la productivité, le succès et l’ambition démesurée, sans aucune considération pour le bienêtre et l’épanouissement holistique de l’individu.

Vendredi 15 mars

En brouillant les frontières entre romance MM et littérature gay, on ne fait que renforcer certains malentendus. La distinction peut paraitre pédantesque, surtout en 2024 : après tout, ces textes parlent d’amour entre hommes. Pourquoi faire une différence ? N’en avons-nous pas marre de discriminer ? 

Même si les deux peuvent se chevaucher (avec plaisir, évidemment), leurs origines et leurs objectifs sont différents : l’une est issue de la littérature romantique, avec ses tropes et sa fin heureuse obligatoire ; l’autre a pour mission de témoigner, de manière réaliste si possible, de l’expérience gay ou queer. Peu importe si l’auteurice est une femme, un homme ou une personne non-binaire : l’essentiel est de bien faire, et c’est pour ça que les recherches existent. 

Certes, à titre personnel, j’aimerais que la romance MM soit moins hypersexualisée qu’elle ne l’est et je voudrais que la littérature gay se détache un peu plus souvent des douleurs de l’expérience queer pour s’intéresser à ses joies. 

Mais, comme il ne me viendrait jamais à l’idée de reprocher à un chat d’être un félin, je pense qu’il est tout aussi stupide (mea culpa, si je faillis à l’occasion) d’accuser la romance MM d’être un fantasme déconnecté de la réalité ou la littérature gay de finir en eau de boudin.

Samedi 16 mars

En matière d’écriture, les conseils de carrière qui proviennent de l’anglophonie ne sont guère applicables en France. Le marché anglo-saxon permet, par sa taille et l’abondance des opportunités, certaines choses que le marché francophone ne saurait offrir.

Par exemple, en SFFF, écrire des nouvelles reste encore une pratique importante pour développer ses compétences et se faire connaitre dans le milieu. On peut même commencer à se professionnaliser et être payé pour sa fiction courte : un énorme boost pour l’égo fragile d’une auteurice débutante. Même de nos jours, aux États-Unis et ailleurs, on trouve encore de grandes revues et de nombreux prix qui récompensent cet art si particulier. En France, le paysage est dévasté ; l’entre-soi y est plus étouffant encore qu’outre-Atlantique. Ça vivote péniblement ; on ne retrouve pas cette vitalité si importante à la création littéraire et à l’émergence de voix différentes et importantes, économiquement viables. En France, l’écriture de nouvelles est, pour ainsi dire, une activité bénévole. À part une ou deux exceptions, personne ne percera en écrivant des nouvelles ; le roman est la voie royale.

Évidemment, ça n’empêche pas d’écrire des nouvelles (et de n’écrire que cela, si c’est ce dont on a envie), mais, quand on est jeune auteurice, il faut se méfier des conseils qui proviennent d’outre-Atlantique. Un bon conseil, c’est un conseil qui s’applique à ta situation, pas à celle du voisin.

Dimanche 17 mars

Trouvé dans une notice de Wikipédia sur le secteur de la romance en France :

« Même si des romances font partie d’une saga ou d’une trilogie, les deux maisons d’édition (J’ai lu et Harlequin) ne traduisent pas automatiquement tous les titres. Seul le premier numéro, voire le deuxième ou le troisième peut être proposé. L’ordre chronologique n’est pas non plus toujours suivi. De plus, la traduction peut être effectuée de sorte d’éliminer délibérément toute continuité dans une saga, en changeant par exemple les prénoms et les noms de famille. Dans toute romance, des passages descriptifs ou des scènes d’amour peuvent être modifiés ou éliminés lors de la traduction. Les contrats avec les auteurs anglophones prévoient un droit de coupe de 15 % que les éditeurs peuvent disposer comme ils le souhaitent »

J’ai éclaté de rire en lisant ce paragraphe. Le cauchemar de toustes les auteurices ! Mais si je gagnais autant que certaines autrices de romances américaines, et si je pondais quatre ou cinq romans par an, peut-être que j’accepterais aussi qu’on modifie mes romans : quand on est écrivain·e prolixe, l’attachement que l’on ressent à l’égard de ses histoires se délie. Business is business.