Journal d’avril 2024

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La version intégrale (fautes et anglicismes inclus) est disponible dans mon jardin numérique, Sylves. La publication s’y fait au jour le jour. J’applique ici l’orthographe rectifiée.

Bonne lecture – Enzo.


Lundi 01 avril

En lisant le début de l’introduction de Humanly Possible (Sarah Bakewell, 2023), où elle essaye de définir l’humanisme, je prends à nouveau conscience que mes préoccupations ont pour sujet la nature humaine, ce qui fait de moi un humaniste : je m’efforce, à mon petit niveau, de comprendre ce que les gens pensent, vivent, ressentent ; je lis beaucoup sur le sujet, j’observe mon environnement avec curiosité, dans l’espoir de comprendre les autres, qui restent nimbés de mystère, mais aussi, et surtout, moi-même. 

Se connaitre soi-même et apprendre à vivre bien sont les deux seules missions qui importent dans la vie, une fois qu’on a assuré sa nourriture et son logement. Malheureusement, et moi le premier, on court après une autre définition du succès et du bonheur, et ce faisant, on se condamne à la frustration et au malheur. Heureusement que pour compenser, nous connaissons aussi des joies intenses et des petits bonheurs, des fous rires et des moments de complicité.

Mardi 02 avril

« If you want to make a living from self-publishing, the single most critical determinant of your success will be: do readers like your books? »
(Harry Bingham, How to Write a Novel, 2020)

Mercredi 03 avril

Je découvre l’expression « literary citizenship » (citoyenneté littéraire), qui semble en vogue depuis le début des années 2010 dans la blogosphère anglophone… Comment a-t-elle pu m’échapper ? Mystère et boule de gomme.

Ce qu’elle décrit est toutefois familier. Elle met l’accent sur le comportement des acteurs (écrivaines comme lectrices) dans la communauté littéraire :

« Specific advice differs from one person to another, but most agree that good Literary Citizenship entails buying from local bookstores, attending readings, subscribing to literary magazines, interviewing writers, reviewing books, reading a friend’s manuscript, blurbing books, and so on. » (Becky Tuch)

Jeudi 04 avril

La literary citizenship est donc une éthique qui nous invite à considérer le milieu du livre sous l’angle de l’abondance plutôt que de la rareté.

Quand on part du principe que l’édition est semblable à un gâteau, c’est-à-dire une ressource limitée, les auteurs sont en compétition pour en obtenir la plus grosse part. Le grand succès d’unetelle se traduit automatiquement par un moindre succès pour les autres, ce qui attise la jalousie et transforme la communauté littéraire en un panier de crabes. 

Au contraire, si on cultive un mindset de l’abondance, on sera davantage amené à se réjouir du succès des autres, car leur succès ne menace pas le nôtre. Par exemple, les ventes importantes d’un Alain Damasio donnent une meilleure visibilité à la fantasy française, ce qui permet indirectement à d’autres autrices d’être découvertes et appréciées.

Mais ne confondons pas citoyenneté littéraire et réseautage cynique (je t’aide dans l’espoir que tu m’aides). Comme le répète souvent Lionel Davoust, plutôt que de retourner les faveurs, il vaut mieux « pay them forward » — c’est à dire aider les auteurices débutant·es (ou moins chanceux/visibles) sans rien attendre en retour.

Vendredi 05 avril

La part d’ombre de la citoyenneté littéraire, surtout pour ce qui est des auteurices, c’est l’augmentation exponentielle des tâches qu’on leur demande d’entreprendre de nos jours : non seulement on ne les paie pas assez, ce qui les oblige à avoir un travail alimentaire en parallèle, mais en plus iels doivent faire la promotion de leurs ouvrages à la place de leurs éditeurs, le plus souvent avec les moyens du bord, selon le principe du « marche ou crève ».

On comprend mieux pourquoi beaucoup se tournent vers l’autoédition (si iels doivent tout faire, autant qu’iels gagnent davantage d’argent).

Mais si on demande aux auteurices de pallier les déficiences de la chaine du livre, ne perdons pas de vue que les petits et moyens éditeurs sont tout autant victimes du système, surtout s’ils sont eux aussi d’ardents citoyens littéraires qui se battent pour un écosystème du livre diversifié.

Samedi 06 avril

Dans The Bestseller Code, Jodie Archer et Matthew L. Jockers montrent que les livres qui ont le plus de succès (financier) ont un nombre limité de thèmes principaux, ce qui renforce la cohésion de l’ensemble. 

Ils prennent l’exemple de deux auteurices, la « marraine et le parrain » des bestsellers, radicalement différents à première vue : Danielle Steel et John Grisham. L’une écrit dans le genre de la romance, l’autre dans celui du thriller légal. Mais les deux suivent une formule similaire : en moyenne, un tiers de leur ouvrage est consacré à une seule thématique. (Vouloir traiter de trop de thèmes en même temps semble nuire aux ventes, car cela dilue l’attrait du roman ; qu’iels en soient conscient·es ou pas, les lecteurices lisent pour une raison particulière et se tournent vers le roman qui répondra le mieux à ce besoin fondamental.) 

Même si Danielle Steel se targue d’écrire sur tous les sujets, ses romans sont en réalité similaires en ce qu’ils dressent le portrait de la femme moderne et des défis qu’elle doit relever pour s’épanouir. 

D’après Archer et Jockers, il y a un seul thème qu’il est préférable de ne pas oublier quand on souhaite écrire un bestseller, même s’il semble à priori « d’une simplicité trompeuse, voire banale » :

« Il s’agit plus précisément de l’intimité (human closeness) et des relations humaines. Les scènes qui présentent cet indicateur de bestsellers sont celles où les gens communiquent dans l’intimité et partagent une attirance ou un lien forts. » (p. 67)

Dimanche 07 avril

Confrontés au succès déconcertant d’E. L. James, Archer et Jockers se sont aperçus que ce n’était pas le sexe qui expliquait les ventes mirobolantes de Fifty Shades of Grey et son côté addictif, mais la présence de la proximité humaine (21 %), des discussions intimes (par exemple, entre Ana et Christian, ou avec ses amis et sa famille — 13 %) et de la communication non verbale (gestes tendres, sourires, etc. — 10 % environ du texte). 

Ainsi, en analysant le roman mot à mot, on s’aperçoit que les trois thèmes principaux n’ont rien à voir avec le sexe kinky. Évidemment, ce dernier est bien présent et occupe la quatrième, cinquième et sixième places (13 % en tout pour la séduction, le sexe et le corps féminin).

C’est ce que je trouve intéressant avec l’analyse de données : on voit clairement que l’arbre (ici le sexe) cache la forêt. Ce qui était inexplicable (Fifty Shades of Grey est tellement mal écrit que ça n’aurait jamais dû avoir ce succès monstrueux) retrouve alors du sens : le plus important dans cette trilogie, c’est la place faite aux relations humaines et c’est pourquoi celleux qui en ont commencé la lecture n’ont pas pu l’arrêter.