Journal de janvier 2024

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Lundi 22 janvier

Rejeter l’IA/les modèles LLM pour des raisons éthiques (droit d’auteur non respecté, par exemple) est une position louable. Mais c’est aussi laisser toute liberté à d’autres personnes de décider du rôle qu’ils joueront dans notre société. 

Débattons donc de ces questions éthiques (c’est primordial, si l’on veut régler les injustices actuelles et à venir), mais ne nous arrêtons pas au simple refus stérile. 

Le monde continue sa course qu’on soit d’accord, ou non. Pour façonner le futur, il faut que la pensée puisse se projeter au-delà des problèmes actuels…

Voilà pourquoi j’ai été déçu par l’épisode de Procrastination sur le sujet. Je craignais une réaction épidermique, et c’est ce qui s’est passé. Tout ce qu’ils ont dit est pourtant vrai : je suis d’accord avec eux, du prix environnemental à payer à la décimation des écrivains issus de milieux moins favorisés qui nous guette. Mais en ne parlant que de ça, ils ont fait preuve, à mon avis, de myopie. Ils n’ont pas vu l’IA comme un outil d’écriture, avec lequel l’auteurice composera, comme nous écrivons toustes avec un ordinateur de nos jours. En ne se focalisant que sur les dangers, ils ont refusé de voir les opportunités qui se présenteront. Après tout, rien n’est jamais blanc ou noir.


Mardi 23 janvier

‘During REM sleep, your brain cuts off external sensory input and constructs a model of the world based on psychological determinants, including your expectations, interpretations, memories, and preconceptions about reality. While awake, your experience of consciousness is simulated in a similar way, with one exception: Your model of reality is additionally informed by sensory input from the material world. In other words, perception in dreams operates just like it does when you are awake, except that the imagery you perceive is not influenced by external sources. (…) To your brain, doing something in a dream is just like doing it while awake.’

– Learn to Lucid Dream: Powerful Techniques for Awakening Creativity and Consciousness, de Kristen LaMarca


Mercredi 24 janvier

Cette semaine, nous pourrons voir la conclusion de Last Twilight, ce BL thaï de très bonne qualité qui a, comme beaucoup d’autres avant lui, succombé à la malédiction du onzième et avant-dernier épisode. 

Dans les séries romantiques thaïes, il y a une règle d’or qui dit que, durant l’épisode pénultième, tout doit partir à vau-l’eau, de manière crédible ou pas, et se terminer par la séparation des amants. Sous l’influence coréenne, une année (ou plusieurs) va passer avant qu’ils ne se retrouvent et finissent ensemble dans l’épisode final. Comme c’est de la romance, les plus futé·es n’ont aucun doute quant à la fin heureuse de la série…

Ce dernier rebondissement, l’ultime péripétie, avant le dénouement et la fin HEA est tellement répandu que c’est devenu un cliché à la limite du supportable. À chaque fois qu’il est utilisé, il faut bien reconnaitre que son potentiel dramatique diminue d’autant… Tout cliché blase, de même qu’une structure narrative utilisée ad nauseam, surtout quand les scénaristes suivent la recette sans comprendre le pourquoi du comment. 

Heureusement, Bee Pongsate Lucksameepong (Vice Versa, My School President, Dangerous RomanceKinnPorsche) et Best Kittisak Kongka (Moonlight Chicken, Only Friends, Never Let me Go, Bad Buddy) ont assez d’expérience pour justifier cette dernière épreuve et la rendre acceptable dans Last Twilight.


Jeudi 25 janvier

Ce sentiment d’angoisse, je le ressens quand je lis des articles dans le Guardian sur l’état du monde ou les cauchemars qui attendent notre Brexitland adoré. C’est tout petit, parfois ça reste sous la surface… mais ça me rappelle que toutes les news sont anxiogènes, car le bizness des journalistes n’est pas d’informer, contrairement à ce qu’iels affirment et croient elleux-mêmes, mais d’offrir un divertissement morbide où l’on ne relève que ce qui va mal ou pourrait aller mal ou finira mal… Comme si le verre à moitié vide méritait davantage qu’on parle de lui, comme si le pessimisme était la seule manière d’appréhender la réalité qui nous entoure. 

L’effet du journalisme sur notre vision des choses est évident. À des degrés différents, on croit toustes que le monde d’aujourd’hui est pire que le monde d’hier… alors que les statistiques dépeignent une image différente. C’est ce que démontre Hans Rosling (1948-2017) dans Factfulness : Ten Reasons We’re Wrong About The World – And Why Things Are Better Than You Think. Ce livre, remède parfait au misérabilisme ambiant, nous permet de prendre un peu de recul et de nous sentir mieux. 

Rutger Bregman, avec Utopia for Realists: How We Can Build the Ideal World ou Humankind: A Hopeful History, finira de nous soigner de cette maladie du tout-en-noir.


Vendredi 26 janvier

Hier, j’ai reçu ma commande de Oud Attar : un parfum avec des notes de bergamote, rose, oud et bois de santal. C’était un achat fait à distance, et donc en aveugle : je ne l’avais pas senti. (Évidemment, le terme « aveugle » ne convient pas à la situation, puisque ce n’est pas le bon sens. Mais quel mot emploie-t-on pour quelqu’un qui ne sent pas ?) 

Sur son site, la marque affirme que ses parfums sont unisexes… D’ailleurs, pour Oud Mastry, les avis provenaient aussi bien d’hommes que de femmes… mais quand je l’ai essayé, j’ai trouvé que c’était un parfum féminin. J’ai senti la rose toute la journée. Mon mari, qui dirait plutôt « pué », a grimacé à chaque fois qu’il se trouvait à moins de cinq mètres de moi. 

Échec total, donc, si ce n’est que l’expérience m’a rappelé que, malgré les efforts du marketing pour promouvoir des produits « unisexe », le monde des odeurs (comme celui des couleurs, d’ailleurs) est genré. C’est une construction sociale, bien évidemment : dans notre société, ce qui est en lien avec la rose, c’est pour les femmes.

Je suis un écrivain queer, qui aime vivre dans les marges… Je prends plaisir à déconstruire certaines « vérités » sociales… mais je dois avouer qu’on touche ici à une de mes limites : Oud Mastry sent trop la rose pour moi. 

Peut-être qu’il s’agit là des conséquences d’une homophobie intériorisée où paraitre trop féminin est vécu comme inacceptable (et très souvent, dangereux).


Samedi 27 janvier

Les scénaristes de Last Twilight voulaient offrir une fin digne de ce nom, un HEA qui satisferait tout le monde. Ce faisant, ils ont maladroitement compromis le message qu’ils avaient patiemment développé durant toute la série. 

Perdant la vue petit à petit, Day avait pour mission, pour ainsi dire, d’accepter son handicap. Il lui fallait comprendre que sa vie ne se résumait pas à celui-ci et qu’il était possible de mener une existence indépendante et épanouie. C’était aussi ce que devait comprendre son entourage, en particulier P’Mhok, qui avait ses propres angoisses suite au suicide de sa sœur. 

Les trois quarts de l’épisode final montrent que Day a su surmonter tous ces obstacles : malgré l’absence de P’Mhok, il a su arracher son indépendance et s’épanouir. Il n’a plus besoin de retrouver la vue pour être heureux, c’est inutile. Il a fait la paix avec ce qu’il est.

Mais dans les dernières minutes de l’épisode, les scénaristes, nous montrant à quoi ressemble la vie de Day et de Mhok une fois qu’ils sont revenus ensemble, s’oublient un peu et décident de lui rendre la vue. Si la première opération avait échoué, la seconde est un succès… Tout est bien qui finit bien. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup de neveux et nièces. The End.

Certain·es interprèteront cette fin comme un message d’espoir ; d’autres, parmi lesquels je me range, regretteront ce retournement de dernière minute aux relents de validisme, qui semble affirmer malgré lui que le Happily Ever Aftern’est possible que si on revient à la « normalité » la plus absolue.


Dimanche 28 janvier

Commence cette longue période avant l’arrivée du printemps (souvent très tardive à Sheffield) où la vie est monotone, grise et sans espoir… où les weekends sont trop courts et les semaines semblent s’enchainer à la fois rapidement et lentement… et où l’on rêve de déménager sous les tropiques de manière permanente et de ne plus jamais remettre les pieds au Brexitland.