Journal de février 2024

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Lundi 12 février

De Pierre Bergounioux, je ne connaissais que le nom, mentionné jadis par une amie qui aimait ses Carnets de Notes. Ainsi, quand François Bon a mis un lien à son sujet dans sa newsletter hebdomadaire, j’ai sauté sur l’occasion pour lire l’entretien que PB avait accordé à la revueBallast. Et je dois avouer que je suis ressorti de cette lecture agacé…

À la question « écrire semble quelque chose de difficile, de douloureux. Y a‑t-il parfois des moments de joie ? », il répond : « aucun » et développe ainsi : « Jamais au grand jamais je n’ai tiré de satisfaction véritable de ce que, au prix des pires peines, j’avais pu obtenir. Je perçois la tragique disproportion, relevée par les Grecs, entre la psyché et la physis. Je souscris aux fulgurations que Shakespeare prête à Macbeth. “La vie n’est qu’une ombre qui passe,[…] une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne veut rien dire.” On peine comme des esclaves sans être payé de retour. C’est ça, l’esclavage, l’absence de contrat. Et lorsqu’il me semble obtenir un gain, prendre quelque avantage sur l’adversaire, il s’avère pitoyable. C’était donc ça, ce n’était que ça ! (…) Quand un écrivain se dit rivé à son bureau comme un galérien à son banc de nage et s’efforce désespérément de vaincre l’opposition que lui fait la mer toujours recommencée. Je conçois qu’on puisse se réjouir d’écrire pour le plaisir, de porter des mots sur le papier. Mais alors un mauvais soupçon s’éveille dans ma cervelle et je me prends à douter que ce qui est écrit dans la joie vaille bien la peine. »

Je pense qu’il est temps qu’on étrangle ce mythe de l’écriture douloureuse et de la difficulté comme seule capable de produire de la qualité. C’est ce même type de raisonnement qui place la tragédie au-dessus de la comédie, car un sujet grave est, par défaut, plus important qu’un sujet léger (or so we are told). Au final, la littérature, avec une majuscule s’il vous plait, devient un sujet chiant où on aime se faire chier : une pratique de masochistes. Très peu pour moi.

Et si tout ça m’agace, c’est parce que, plus jeune, j’aurais pu tenir ce genre de discours. Après tout, moi aussi je provenais d’une campagne qui n’avait pas sa place sur la scène littéraire, moi aussi j’étais émerveillé par les reflets chatoyants de cette culture française… et moi aussi j’étais désespéré de faire partie de ce milieu, prêt à en adopter tous les codes jusqu’à la nausée. 

Au final, mon départ pour l’Angleterre m’a sauvé de cet écueil… En prenant de la distance, j’ai eu la liberté de me poser les bonnes questions et de remettre en cause certaines « vérités » établies. Bien évidemment, j’en ai payé le prix (on ne se construit pas aux marges d’un système sans se condamner à une relative obscurité), mais je n’en suis pas moins heureux.

Mardi 13 février

Mon projet d’écrire 500 Microfictions de 500 mots chacune évolue. L’appel de Stéphane, à qui j’envoie chaque microfiction à peine écrite, sans explication, a cristallisé certaines idées : tout en gardant son aspect fragmenté, ce projet va se rapprocher davantage du roman que du recueil de textes. À ce stade, tout peut changer et demain, je peux retourner à l’idée de recueil de microfictions indépendantes. Mais pour le moment, il s’agit d’un roman, ou d’un ensemble de textes racontant une histoire (pensons à la Vallée de l’Eternel retour). Le tout se passe dans l’univers des Arches de Verre… et pourrait se lire comme une extension des Chroniques de Dormeveille. (Raiden fera une apparition !)

Comme le plaisir de lecture m’importe beaucoup (il faut donner envie aux lecteurices de lire l’ouvrage du début jusqu’à la fin), il va falloir que je pense à rendre l’ensemble savoureux. Évidemment, un tel projet appelle un type particulier de lecteurices, car la forme fragmentée en rebutera certain·es. Mais je veux vivre ce projet comme une aventure : il est peut-être temps que je me lance des défis et fasse preuve d’un semblant d’ambition littéraire ; peu importe si, au final, c’est un échec. Le plus important, je crois, c’est le chemin parcouru.

Mercredi 14 février

La romance, telle qu’elle est généralement pratiquée, ne parle pas de l’amour en général : elle dépeint la naissance d’une relation exclusive, où des sentiments puissants triomphent d’une série d’obstacles. Elle promeut l’hétéronorme même quand il s’agit d’une histoire d’amour entre hommes : la monogamie y est un monothéisme inébranlable.

Mais notre vie ressemble assez peu à ce genre de romance : nous passons des années à sortir avec des gens, sans savoir si nous les aimons vraiment et s’ils nous aiment en retour, nous finissons par trouver quelqu’un avec qui nous construisons quelque chose de durable, parfois la passion est indéniable, parfois c’est tiède comme l’eau d’un bain refroidi. Le divorce arrive inévitablement, et quand on l’évite, ce n’est pas le paradis sur Terre pour autant. Du coup, nous rêvons à des histoires d’amour folles, nous lisons des romances ou regardons des séries BL, fuyant notre réalité terne.

Jeudi 15 février

J’aspire à une romance qui interroge l’amour, au lieu de reproduire des idées convenues… qui montre les odyssées que nous entreprenons parfois, là où il n’y a pas d’âmes sœurs, où il faut faire des sacrifices et où la relation, quand elle existe, est davantage un pari qu’une révélation. J’aspire à une romance-cartographie qui emprunterait des chemins moins fréquentés, mais tout aussi beaux. Je ne suis pas sûr que je pourrais écrire ce genre de romances, mais ça ne m’empêche pas en tant que lecteur de rêver à d’autres types d’histoires.

Vendredi 16 février

C’est étrange comme on oublie ce qui s’est passé ou comment on réécrit ses souvenirs. 

J’ai cru que j’avais abandonné un projet d’écriture il y a quatre ans parce qu’il ne me plaisait pas… mais en réalité, j’avais été forcé de le mettre de côté pour me concentrer sur la publication du Youtubeur (juin 2020). Au final, je ne suis pas retourné à ce projet, car j’ai posé les bases du Démon Blanc de Fleur Éclose… et… le temps a passé… et l’envie m’a quitté en même temps que le souvenir.

C’est en ouvrant le fichier Scrivener que j’ai remarqué que j’avais tenu un journal d’écriture. Heureusement que le moi du passé avait pensé à laisser des traces pour son moi du futur !

Voilà ce que je devrais faire plus souvent, sachant que j’abandonne mes projets régulièrement. Je finis invariablement par y revenir quelques années plus tard… et je m’aperçois alors que mes notes ne contiennent pas toutes les idées que j’avais eues avant de « faire une pause ». Ce type de négligence ne me facilite pas la vie. 

Mais en 2020, inspiré par Elisabeth George et Mes secrets d’écrivain, que j’étais en train de relire, j’avais noté ce que ce projet m’inspirait. 

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, si bien qu’en lisant ce Journal d’écriture, j’ai eu l’impression de lire celui d’un autre. J’ai trouvé ça passionnant. (Oserais-je dire que j’ai trouvé le Journal plus passionnant que le manuscrit lui-même ? Voilà tout le drame de ma vie.)

Samedi 17 février

Nous avons passé notre journée à Buxton, une ancienne station balnéaire du Peak District qui, comme toutes ces villes (Bath, Harrogate, etc.) qui se sont enrichies aux 18e et 19e siècles grâce à l’eau, a une très belle architecture, avec de nombreux monuments, publics ou privés, qui valent le détour.

La beauté des lieux m’a tellement enthousiasmé que j’ai soulé mon mari sans discontinuer, lui parlant de tout ce qui me passait par la tête. En particulier, nos projets de vie et mes envies de quitter l’Angleterre (qui reviennent chaque hiver, rien de plus normal).

Dimanche 18 février

Depuis ce début d’année, Vicky Saint-Ange a repris ses objectifs et bilans, après une longue pause. J’aime beaucoup voir ce que les autres accomplissent (ou n’accomplissent pas !) ce qui fait que je suis très friand de ce genre d’articles. 

Peut-être devrais-je faire de même. J’avais pris l’habitude de tenir des Bilans, moi aussi. Ça permet de mesurer ses avancements, mais, dans mon cas, ça met surtout en avant que je suis une girouette : les projets que j’annonce ne sont finalement pas ceux sur lesquels je finis par travailler.