Journal de janvier 2023

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Tu peux trouver une version éditée de ce journal dans ma newsletter (Substack)
La version intégrale (fautes et anglicismes inclus) est disponible dans mon jardin numérique, Sylves. La publication s’y fait au jour le jour.

Bonne lecture – Enzo.


Lundi 02 janvier

Ça fait des années que je tiens un journal de loin en loin, ou plutôt des journaux (journal d’écritureblogmots-dièse, etc.). J’ai peiné à prendre cette forme au sérieux, même si elle m’intéresse beaucoup. L’écriture d’un roman est légitime ; tenir un journal (destiné à être lu par des inconnues) ne l’est pas. Personne ne lit les journaux des autres (c’est pas bankable à moins d’être super-hyper-connue), si ce n’est les curieuses. 

Mais je suis très curieux.

Pour la première fois, je me donne l’autorisation de me consacrer à ce projet sur la durée. Un trimestre, trois mois. Minimum. De janvier à mars donc. C’est peu (ou beaucoup, selon mon humeur du moment), mais suffisant pour déterminer si je peux faire quelque chose d’intéressant avec ce projet.

Une version éditée sera publiée dans ma newsletter (la forme exacte reste encore à déterminer) ; puisque je veux en parallèle continuer à faire pousser mon jardin numérique, une version brute sera publiée sur Sylves en temps réel. (Fautes de français et anglicismes inclus, sinon ça ne serait pas drôle.)

Je ne m’impose qu’une seule règle, en plus de la régularité obligatoire : ce journal fera usage du féminin générique. Ça devrait ennuyer les grincheuses (puis-je me permettre ici un « grincheux » ?), mais les lectrices curieuses qui me lisent habituellement n’y verront là qu’un détail, intéressant au mieux, au pire un gimmick


Mardi 03 janvier

J’ai envie de faire du méta. Tenir un journal sur l’écriture d’un journal. L’écrivain qui s’observe en écrivant. Mais je me suis promis que je ne pratiquerais pas l’onanisme intellectuel, surtout en public. 

La tentation est grande, toutefois. (« Couvrez ce cerveau, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. »)

*

Qui dit nouvelle année, dit bonnes résolutions. En général, les miennes ne tiennent guère au-delà de janvier, si bien que je ne me suis pas vraiment creusé la tête cette année. Pourquoi prêter le flanc à la déception ? Depuis mon installation à Sheffield, j’ai développé une allergie aux objectifs et à la planification. Plus ça me tient à cœur, plus j’approche ces résolutions à reculons.

Prenons le thaï. J’ai décidé de m’y mettre sérieusement, après un essai infructueux en juin dernier. En temps normal, vouloir faire « sérieusement » les choses éveillerait la machine de guerre qui sommeille en moi. J’aime claironner que je suis un dilettante, mais, une fois lancé, je deviens une brute de travail… Passage en force, dictature insupportable du moi sur le moi, je deviens sourd à mes suppliques, je pratique la politique de la terre brûlée. 

Cette pression, je la supporte de moins en moins avec l’âge. Du coup, je me mets à biaiser. J’avance mes projets avec régularité mais à dose homéopathique. Je travaille en me convainquant que je ne travaille pas.

Chat échaudé craint l’eau froide. Dans mes projets personnels, j’aspire à une vie sans pression. Allons-y lentement. Laissons l’ambition sur le pas de la porte. Ne laissons entrer que le plaisir de faire. En 2023, je veux cultiver la joie.


Mercredi 4 janvier

Nous avons soif de connexion. Ce besoin de communauté est viscéral, même chez celles qui affirment le contraire. 

Les réseaux sociaux exploitent notre nature la plus profonde : nous sommes aussi bêtes que ces papillons de nuit qui volettent en direction de la moindre lumière, sans souci de préservation. Nous fournissons du contenu gratuitement à des plateformes qui se font de l’argent sur notre dos. Nous acceptons toutes les contraintes qu’elles nous imposent sans trop nous plaindre… et lorsque nous nous plaignons, nous le faisons sur ces mêmes plateformes et renforçons le phénomène que nous critiquons et voulons voir disparaître. 

Je ne fais pas exception. J’ai quitté Facebook, certes, mais je suis actif sur Twitter.

À mon petit niveau, je partage mes pensées, mes enthousiasmes, mes mauvais traits d’esprit, mes humeurs sur un site qui a été conçu pour maximiser les interactions négatives… Un site qui, petit à petit, me fait croire que tout échange est une joute, où il est vital que je défende mon opinion jusqu’à la mort, que j’ai le droit non seulement d’avoir raison mais aussi d’exprimer ma pensée, toute pensée, même la plus débile… qu’elle a plus de poids que celle de la voisine, qu’elle mérite que je l’impose à toutes. En parallèle, le bruit constant de cette place publique vient polluer mon esprit, je deviens le dépositaire des malheurs d’autrui, de gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, que je ne rencontrerai jamais. 

Nous croyons que cette place publique est comme la vraie place publique, celle à l’air libre… mais ici, tout est enregistré, tout est monétisé. Nous l’acceptons, même quand nous le savons. La servitude volontaire du XXIè siècle. Dans quelques décennies, nos descendants auront certainement du mal à comprendre pourquoi nous avons accepté cette situation… de la même manière qu’il est difficile de comprendre comment l’esclavage a pu perdurer, ou comment le système féodal a pu s’épanouir. 

Notre espèce ne vit pas dans la réalité, elle vit dans une fiction (ou plusieurs) qu’elle se raconte. Elle hallucine constamment. J’aimerais prendre assez de distance pour être capable de comprendre cette fiction dans laquelle nous vivons toutes. Nous autres écrivaines, nous sommes bien placées pour repérer ces fictions… Après tout, nous en tissons tous les jours.


Jeudi 5 janvier

J’ai appelé ma chatte Lucifer, en l’honneur du Sandman et de The Wicked + The Divine, certainement aussi en écho à Juliette (L’Eternel féminin). Evidemment, j’aime l’étymologie du nom, bien plus que la référence religieuse. 

Toutefois, je remarque que rares sont mes proches qui l’appellent par son nom complet. Peut-être par superstition ? Lucifer devient le plus souvent Lucie… Est-ce parce que c’est trop long ? Ces mêmes personnes ne semblent avoir aucun problème avec la longueur du prénom de mon autre chat, Mercutio.

Pour ma part, je l’appelle Lucifer quand elle fait une bêtise… Au quotidien, Lou semble me suffire. 

Je crois que mon mari préfère Lou-Lou, mais c’est parce qu’il m’a entendu le dire à un moment donné. Lui raccourcit Mercutio en Coutio, ce qui montre bien qu’il est britannique : aucun français n’abrégerait de la sorte. 

(Ça me rappelle qu’Alexander devient Xander aux USA, comme dans Buffy.)

Au final, Lucifer est fidèle à l’étymologie de son prénom : plutôt que d’être diabolique, sa présence est lumineuse (craintive, certes, mais lumineuse).

Ce n’est pas plus mal de choisir des noms à valeur apotropaïque. Mon premier chat, Tempest, était de fait très calme. 


Vendredi 6 janvier

Le mois de décembre a été ce moment magique où deux de mes intérêts ont fusionné : les stylo-plumes et les thés. 

Ma mère nous a offert à chacun un calendrier de l’avent Mariage Frères. Très posh. Même si j’adore MF depuis ma période parisienne (presque quinze ans déjà), ce choix ne m’a pas convaincu sur le moment (d’autant plus que les frais de douane étaient exorbitants, merci Brexit).

Or, il se trouve qu’à la fin novembre j’ai voulu essayer les Morning Pages de Julia Cameron. Chaque matin, dès le réveil, je me suis assis à la table du salon, et, pendant une demi-heure (parfois une heure quand je me sentais d’humeur bavarde), j’ai noté dans un carnet Midori tout ce qui me passait par la tête. Julia Cameron préconise l’écriture manuscrite – parfaite excuse pour utiliser mes stylo-plumes.

Dans le silence matinal, sous l’œil observateur de mes deux chats qui ne pouvaient pas s’empêcher de me coller, je me suis adonné à cet exercice hygiénique. Pendant que je vidais mon cerveau de ses pensées parasites, que je mettais tout sur le papier (the bad and the ugly included), je découvrais un nouveau thé MF. Inutile de dire que je n’ai manqué aucune de ces séances : cette habitude a été à ce point plaisante qu’elle s’est mise en place sans effort.

D’ailleurs, je la continue encore aujourd’hui. 

Cette semaine, j’explore un coffret découverte du Palais des Thés… et aujourd’hui, j’ai écrit mes morning pages avec mon dernier achat : un TSWBI Diamond 580ALR (Prussian Blue). Comme il faut choisir une encre qui se marie bien avec le look du stylo, j’ai acheté la « Prussian Blue » de Diamine. La combinaison est parfaite. Je ne suis pas encore habitué à la plume en acier (steel nib) du TWSBI, qui semble plus rigide que celle de mon autre TWSBI (prononce : twisbi), pourtant elle aussi en acier et extra-fine.

Chaque plume a une personnalité qui lui est propre : elles n’écrivent pas toutes pareil (c’est ce que j’ai découvert en commençant ce hobby). Il faut donc du temps pour s’habituer à elle. Parfois, il s’agit d’un coup de foudre (malgré sa petite taille, je suis totalement amoureux de mon Sailor Pro Gear Turquoise ; sa plume en or est divine), parfois on s’y attache lentement (mon TSWBI VAC 700R est devenu le fidèle compagnon de mes morning pages, par exemple)… Et il y a ces cas où ça ne veut pas fonctionner : comme pour les couples, il faut savoir mettre un terme à la relation (j’ai revendu mon Pineider dernièrement ; il était beau, mais il avait un mauvais caractère).

Si, pré-COVID, on m’avait dit que je tiendrais un journal quotidien, écrit au stylo-plume, en dégustant un thé différent chaque jour, je pense que je ne l’aurais pas cru… but here I am. Je ne sais pas qui est cet étranger qui a pris le contrôle de ma vie depuis plus de deux ans… et qui s’extasie sur les fountain pens, les thés et les BL asiatiques, mais une chose est sure : je n’ai pas envie de lui demander de partir.


Samedi 7 janvier

Pour les lectrices du Guardian, Hilary Mantel a, jadis, donné le conseil d’écriture suivant : 

Si vous avez une bonne idée d’histoire, ne partez pas du principe qu’elle doit aboutir à un récit en prose. Elle pourrait être mieux adaptée à une pièce de théâtre, un scénario ou un poème. Faites preuve de flexibilité. 

Ce conseil, très juste, rejoint quelques réflexions que je me suis faites ces dernières semaines sur mon rapport à l’écriture. Je ne suis pas aussi flexible que je le devrais : automatiquement, je veux transformer toutes mes idées, tout ce qui pique ma curiosité, en novellas ou en romans. Je suis encore empesé par des clichés sur ce qu’il « vaut mieux faire ».

*

Dans l’imaginaire collectif, l’écrivaine est le plus souvent une romancière. On oublie que l’écriture ne se limite pas à la fiction, et que, par ailleurs, la non-fiction n’est pas réservée aux seules journalistes. 

Ce qui caractérise l’autrice, c’est le choix de son outil d’expression créative (le verbe) et non pas le genre dans lequel elle écrit. Je trouverais triste qu’une jeune autrice, poétesse talentueuse, s’oblige à devenir une romancière médiocre parce qu’elle part du principe que c’est ce que doivent faire les autrices.

*

J’ai toujours accordé davantage de valeur aux romans qu’aux autres types d’écrits. Du coup, j’ai prêté plus d’attention à mes projets de roman qu’aux articles et autres écrits non-fictifs (blogs, newsletters, etc.). 

Ma vision de l’écriture m’apparaît encore trop traditionnelle, ce qui veut dire qu’elle est dépassée et n’est pas adaptée à notre époque. 

Par exemple, on m’a appris à préférer la littérature imprimée à la web literature, comme si le support papier était la garantie d’une qualité meilleure (ce qui est évidemment faux). 

*

En 2023, j’aimerais me débarrasser de certains préjugés et questionner l’échelle de mes valeurs littéraires. Je veux étendre le champ des possibles qui s’offre à moi, sans quoi il est peu probable que je trouve ce qui me correspond le mieux. 

Si, au final, je décide d’écrire un nouveau roman, ce sera parce que j’en ai vraiment envie – ou parce que c’est la meilleure manière d’exprimer cet élan créatif que j’ai en moi, pas parce que tout le monde écrit des romans, ou parce que cette forme est la plus valorisée par la société/le milieu dans lequel j’évolue.

En 2023, je vais donc tout remettre en cause. Ça va être un joyeux bordel.


Dimanche 8 janvier 

Retour dominical à la gym. Une séance par semaine pour lutter contre un mode de vie trop sédentaire, où toute ma journée est passée assis sur une chaise devant un écran. 

L’occasion d’oxygéner le cerveau, de faire le plein d’endorphines, tout en écoutant de la K-pop et en se racontant des histoires (qui finiront peut-être dans un livre) en mode freestyle. 

L’occasion aussi de se rappeler que j’ai un corps et qu’il faut en prendre soin, car je n’en ai pas de rechange. Faire un peu de muscu pour renforcer mes muscles et diminuer les douleurs que cause mon boulot administratif. Rien d’exceptionnel, en somme, mais je suis heureux de le faire, de cette régularité.

Évidemment, je ne peux rien faire du reste de la journée : on dirait que mon cerveau a la gueule de bois. Il fait la fête en écoutant Enhypen, BTS, AKMU ou MNCD, puis il est KO dès que la séance de sport se termine. J’ai parfois l’impression que mon cerveau est plus crevé que les autres membres de mon corps : c’est à se demander qui travaille le plus durant la gym.