Journal de janvier 2023

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Lundi 16 janvier

Le meilleur moyen de se débarrasser d’une idée-parasite est de ne pas lui résister. C’est comme avec les abeilles et les guêpes ; plus on agite les bras, plus l’insecte s’agace et vole autour de nous.

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J’ai décidé de faire plaisir à mon esprit capricieux. J’utilise mes pages du matin pour réfléchir aux Récits Péninsulaires. Ça cogite pas mal. Je suis à peu près certain que ça ne mènera nulle part. 

Mais l’écrivaine n’a-t-elle pas le devoir de pacifier l’adolescente en elle ? 

C’est en tout cas comme ça que je vois les choses. Je dois calmer l’écrivain-adolescent en moi, lui accorder le temps nécessaire pour qu’il me fiche enfin la paix. 

Oui, il est en droit de s’agacer : ça fait plus de vingt ans que ces histoires existent, mais rien n’a vu le jour. Toutefois, il faut qu’il comprenne que plus le temps passe et moins elles n’ont de chance de voir le jour. 

Publier les Récits Péninsulaires, qui sont au cœur de mon imaginaire et de mon identité, c’est donner à voir au monde qui je suis, ou plutôt qui j’ai été. C’est accepter d’être vulnérable, d’être nu devant tout le monde. L’indifférence ou le rejet de mes lectrices seraient insupportables.

Voilà le problème quand l’autrice est trop investie dans son projet : elle en vient à oublier qu’elle n’est pas son œuvre… Un livre médiocre ne fait pas d’elle une autrice médiocre pour autant.

Bien évidemment, on ne peut pas savoir si un projet est médiocre avant de le terminer… Rien ne dit que les Récits Péninsulaires le seraient (à part, peut-être, les vingt ans qui se sont écoulés). 

Mais la peur, la résistance sont là, et elles sont puissantes. C’est ainsi que je sais que je suis démesurément attaché à ce monde, à ces personnages et à leurs histoires : le trouillomètre menace d’exploser.


Mardi 17 janvier

La fantasy ne peut donner que l’illusion de la nouveauté. C’est-à-dire du réchauffé amélioré, car l’être humain déteste ce qui sort de l’ordinaire. L’originalité est un miroir aux alouettes : ce qui l’est vraiment n’est pas compris ni apprécié. L’autrice novatrice a peu de chance d’être soutenue par sa génération qui sera incapable de la comprendre.

Je ne fais pas ici l’apologie de l’artiste maudite. Je ne vois aucun intérêt à l’être : connaître le succès après sa mort, la belle affaire. Ça ne profite qu’aux ayants droit, et à la société plus largement. Pour l’artiste, nada. Être reconnue n’a d’intérêt que de son vivant. Après sa mort, it’s too little, too late.

Celles qu’on dit « originales » ne le sont pas vraiment : elles se contentent de marier deux idées que personne n’avait pensé à associer jusqu’alors. Le très-connu se pare des oripeaux de l’originalité, mais pas suffisamment pour qu’il devienne méconnaissable. Pour l’apprécier, on doit le reconnaître.

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J’aime la fantasy et l’histoire pour la même raison : toutes deux décentrent notre regard ; elles nous forcent à regarder le réel différemment ; elles nous disent : « ton évidence n’est pas la règle ; ton universel ne l’est pas ». Mais toutes deux souffrent des mêmes limites : elles ne peuvent jamais entièrement décentrer le regard ; si elles le font, on les juge sévèrement et on les rejette. 

Les meilleurs ouvrages dans ces deux domaines sont ceux qui parviennent à la limite de l’acceptable, joue avec notre inconfort, mais se retiennent au dernier moment. Ils repoussent un peu les frontières de ce que l’on juge convenable, mais laisse aux ouvrages futurs le soin d’aller plus loin. Ils se contentent de préparer le regard de la lectrice pour le changement à venir.

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À mes yeux, si les littératures de l’imaginaire ne produisent aucun effet d’étrangeté, elles échouent dans leur mission principale. Mais il est vrai que je n’ai jamais vu la SFFF comme une « littérature-doudou », qui n’existe que pour réconforter la lectrice. 

(Rien de mal avec les « histoires-doudou », j’en consomme beaucoup, mais la SFFF devrait garder sa caractéristique principale… Si elle n’apporte rien de plus qu’une histoire réaliste, what is the point ?)


Mercredi 18 janvier

Je rêve de plus en plus d’une écriture low-cost, intégrée au quotidien, sans effort, qui n’enflamme pas mon besoin de procrastiner. Une écriture sans enjeu, où la pression de bien faire n’épuise pas l’esprit. En somme, un rapport sain à l’écriture, et donc à la langue.

Pour décomplexer tout cela, j’aurais certainement besoin de l’aide d’une thérapeute. 

Mais je n’ai pas envie d’explorer à nouveau le traumatisme de la prépa ni les agonies de la fac. 

Évidemment, plus les années passent et moins mon éducation formelle n’a d’influence sur mon quotidien, mais elle a façonné ma manière de voir la littérature et le français… et cette exigence qu’elle a inculquée en moi est à double tranchant. Très souvent encore, la joie que devrait procurer l’acte créatif est remplacée par l’inquiétude de ne jamais faire assez (bien, etc.), de ne pas être assez. 

Il ne faut pas écouter cette voix insidieuse ; il est même préférable de lui faire la nique. Mais la voix demeure, comme un instrument de torture que l’on tournerait vers soi, pour le plaisir de se faire souffrir.

Si j’habite des genres populaires, comme la fantasy ou la romance, c’est parce que je sais qu’il y est plus facile de l’ignorer. 

Et je continuerai d’explorer les marges de la littérature jusqu’à ce que je n’entende plus que l’écho de cette voix, jamais contente, toujours critique.


Jeudi 19 janvier

Les apologistes de la technologie voudraient nous faire croire que nous devons créer « un second cerveau » (Tiago Forte) afin de stocker davantage d’informations, comme si notre cerveau – le vrai – en était incapable. Elles oublient que l’humaine n’est que ce dont elle se souvient.

Notre perception du réel est une hallucination constante, d’après ce que nous disent les neurosciences (Lisa Feldman Barrett, dans How Emotions are Made, emploie le terme de « simulation »). Notre cerveau filtre, interprète la réalité d’après ses expériences passées, ce qui explique pourquoi, par exemple, nous sommes incapables de discriminer certains sons propres à une langue étrangère. Nous ne percevons donc pas le réel tel qu’il est, mais tel que notre cerveau pense qu’il est ou devrait être.

Pour mieux réfléchir, il faut donc que les informations soient dans notre cerveau, et non pas dans une base de données quelque part sur un serveur. Evidemment, externaliser certains détails, surtout dans une société où l’information est devenue tellement abondante que le problème n’est plus de savoir comment la trouver mais comment la tenir à distance sous peine d’être submergée, externaliser certains détails, disais-je, est certainement une stratégie indispensable. S’il est vrai que le cerveau peut tout retenir, l’énergie dépensée et le temps nécessaire pour graver un fait dans la mémoire à long terme (5-7 minutes en tout) nous obligent à faire des choix drastiques. Il n’est peut-être pas nécessaire que je retienne le numéro de téléphone de Mamie Simone, après tout.

Toutefois, tout externaliser, dépendre de Google et d’autres logiciels pour gérer notre vie quotidienne n’est pas un signe de libération, mais d’aliénation. Nous ne devenons pas des surhumaines, libres de mieux utiliser notre temps, mais des humaines aux compétences atrophiées… Et s’il est indispensable de se faire aider dans certaines tâches (je ne pourrai pas faire mon métier sans la technologie, par exemple), je trouve dangereux de croire que nous pouvons nous dispenser de faire travailler notre mémoire en développant un système alternatif – d’autant plus quand notre mémoire est le fondement de notre identité.

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Artistes, n’oublions pas non plus que la mère des neuf Muses était Mnémosyne, la déesse de la mémoire. 


Vendredi 20 janvier

L’autrice doit faire preuve de générosité d’esprit, aussi bien envers les autres qu’envers soi-même. D’ailleurs, je crois qu’on ne peut guère s’aimer soi-même si on n’aime pas les autres, et inversement. 

Là où je voyais une opposition (intérieur vs extérieur, soi vs les autres), je m’aperçois qu’il s’agit de deux aspects d’une même réalité, comme les faces d’une pièce de monnaie. On oublie trop souvent que le yin contient du yang, que le yang contient du yin. 

J’apprécie de plus en plus les connexions, ce qui nous lie… Le « versus » se transforme en trait d’union. 

Cette prise de conscience ne diminue en rien ma nature cynique, mais ça l’adoucit un peu.

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Si je mettais autant d’énergie dans mes projets personnels que je n’en mets dans mon boulot, je m’en porterais mieux. 

D’ailleurs, une logique égotiste me souffle qu’il faudrait privilégier ma sphère personnelle, car c’est la seule qui restera avec moi jusqu’à la fin. 

Demain, je peux changer de boulot : que restera-t-il de mes efforts ? Des compétences, un savoir technique, que je réutiliserai ailleurs (si je reste dans le même domaine professionnel, ce qui n’est jamais garanti). Peut-être cette énergie dépensée m’aura-t-elle offert l’opportunité de progresser dans ma carrière…

Mais à la fin de ma vie, je sais que cette carrière, je n’en serai pas fier. Il fallait payer les factures et ne pas trop s’ennuyer, j’ai fait ce que j’ai pu et dû. Point.

Mes explorations littéraires et artistiques, par contre… 


Samedi 21 janvier

Ce « journal ouvert » me permet de mettre des mots sur des sensations, des impressions, parfois vagues, qui traversent mon esprit. 

Je crois savoir, mais je m’aperçois que ce qui m’apparaissait solide n’est que du sable entre mes doigts. 

J’observe mes opinions, juge de leur validité, essaye de les clarifier. 

Une fois sur deux (au moins), j’ai tort… et quelques jours plus tard, j’ai envie de brûler ce que j’ai écrit ou de tout réécrire. Comme si, à la relecture, ça sonnait faux.

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L’intérêt de ce journal réside dans le fait qu’il sert d’engrais, à mes propres réflexions comme à celle de la lectrice. Humble food for thought. Il n’a pas pour but d’avoir raison ou d’être didactique. Ces pages ne sont pas un évangile. Je ne suis pas prophète ; je suis un artisan maladroit de la pensée.


Dimanche 22 janvier 

Le monde du BL thaï est secoué par un énième scandale (Build, un des acteurs de KinnPorsche). Le déroulement de cette crise sur les réseaux sociaux est un spectacle tout aussi fascinant qu’effrayant. La violence des commentaires ne connaît aucune limite : les conclusions ont été tirées avant même que les faits soient connus. (Pour compliquer le tout, le fandom occidental juge à partir de traductions amateures, dont l’exactitude peut facilement être questionnée.) La chasse aux sorcières a commencé ; peu importe la justice et la mesure. Il faut choisir un camp. N’importe quel camp. Tout de suite. 

La vérité est reléguée aux oubliettes, Fama règne en maîtresse : le fantasme est la seule manière qu’a le fandom (et l’anti-fandom) d’appréhender la réalité. 

Le fantasme est excessif et, par définition, se moque du réel. Build est soit un saint, soit un démon… mais rares sont celles qui acceptent qu’il puisse n’être qu’humain (avec ce que cela suppose d’imperfection et d’ambiguïté morale).

La boîte de production, Be On Cloud, est la seule à avoir adopté la bonne position, celle de la raison : rester le plus neutre possible pendant qu’on mène une enquête. Plus l’affaire est grave, plus le devoir de neutralité est primordial. Le communiqué de presse de BOC est une véritable masterclasse, mais qui aura peu d’effet, au final : l’humaine ne veut pas être raisonnable ; elle veut du sang.

Notre instinct demeure primitif : nous exigeons des mises à mort rituelles, encore de nos jours. Nous sacrifions tantôt la victime, tantôt le bourreau. Et nous ne connaissons la satiété qu’une fois que le sang a été versé. J’aimerais bien dire que ce sang doit être métaphorique, mais nous savons, toi et moi, que je mentirais.