Journal de septembre 2023

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Lundi 11 septembre

The Creative Act de Rick Rubin parvient à traiter de la création sans pour autant donner de conseils spécifiques. Ou plutôt, l’auteur sait que chaque artiste est différent·e et qu’il lui revient de trouver ce qui fonctionne pour ellui-même.

L’Art est un voyage où l’artiste apprend à mieux se connaitre. C’est d’ailleurs la seule récompense garantie… L’argent, le statut social, etc., tout cela est incertain, surtout de nos jours où de moins en moins d’artistes parviennent à vivre de leur art. 

Gageons que la situation ne fera qu’empirer : nous voyons déjà les artistes visuels se faire décimer par les avancées des IA ; du côté des auteurices, la surproduction dans le secteur du livre les étouffe aussi surement.

Alors, pourquoi se donner la peine de créer si on ne peut pas en vivre ? Par curiosité, certainement. Et pour répondre à un besoin qui va au-delà des réalités matérielles. Je crée car j’existe.


Mardi 12 septembre

À l’idée qu’iels ne puissent pas vivre de leur écriture, beaucoup de jeunes auteurices se désespèrent. Ne serait-il pas merveilleux de passer sa vie à faire quelque chose que l’on aime ? D’autant plus quand on a l’impression de n’être bon à rien d’autre ?

Mais en réalité, c’est une bénédiction déguisée : nous ne sommes plus obligés de nous soumettre aux réalités commerciales qui nous dictent d’écrire dans tel ou tel genre. Puisque l’argent est secondaire, nous sommes libres d’explorer nos envies et de faire ce qu’il nous plait.

Et puisque nous devons jongler sans fin avec notre passion, notre vie professionnelle et notre famille, nous n’avons pas le temps de nous illusionner : si la pratique d’un art ne nous apporte aucun plaisir, c’est qu’elle n’est pas faite pour nous. La vie est trop courte pour perdre son temps et se rendre malheureux·se.


Mercredi 13 septembre

Dans La vieillesse d’Alexandre, Jacques Roubaud explore les évolutions de l’alexandrin, d’Hugo à la moitié du XXe siècle… L’ouvrage est, comme on s’y attend, technique mais compréhensible. 

Je pensais connaitre la versification française, mais en réalité, j’ignorais tout des règles qui régissent (régissaient ?) l’hémistiche. Cela ne s’apprend plus à l’école. Rien de dramatique, serions-nous tentés de dire, mais Roubaud démontre qu’on ne saisit pas l’originalité d’Hugo, de Baudelaire ou de Rimbaud si on ne voit pas les modifications qu’ils ont opérées sur l’alexandrin. C’est comme si une partie du poème nous devenait incompréhensible.

Mais cela importe-t-il vraiment ? À supposer qu’on lise encore ces vieux poètes, seule compte l’émotion que leurs poèmes suscitent en nous. La poésie ne devrait pas avoir besoin des outils de la stylistique pour être comprise et appréciée. J’irai même plus loin : dès que c’est le cas, elle ne mérite plus qu’on la lise.


Jeudi 14 septembre

Pour apprendre à écrire de la poésie en français, le poète débutant doit se tourner vers les ouvrages en langue anglaise… car, en France, nous sommes obsédés par l’idée de génie. Or, tout le monde sait que le génie ne s’apprend pas.

Notre pays feint d’ignorer que tout art est avant tout un artisanat. Et tout artisanat s’apprend. En rejetant la mystique du génie, les artistes anglophones sont libres d’explorer les techniques, de les décrire et de les raffiner. 

Mais les considérations sur la poésie anglaise sont très rarement applicables à la nôtre : l’une est tonique, l’autre est syllabique. Deux systèmes radicalement différents. C’est un peu comme apprendre la cuisine chinoise en lisant un livre sur la cuisine française.

La seule leçon transposable est bien cette vision artisanale de la poésie : l’art, élitiste en France, devient démocratique quand on quitte les frontières de l’Hexagone. Pour les anglophones, puisque ça s’apprend, tout le monde peut écrire de la poésie.


Vendredi 15 septembre

Évidemment que j’ai assez de projets d’écriture sur le feu. Mais il y a toujours moyen de moyenner… Et plutôt que de penser à une idée pendant des mois et des mois sans rien faire, j’ai décidé de tester une nouvelle méthode : penser le projet en le faisant.

En ce moment, j’ai envie de me remettre à la poésie et de m’essayer à ce que les anglophones nomment « speculative poetry », c’est-à-dire de la poésie de SFFF. Comme toute idée qui sort des sentiers battus et va à l’encontre des modes actuelles (on écrit depuis les marges ou on n’écrit pas !), les doutes sont présents dès le départ… Mais plutôt que d’imaginer dans ma tête ce à quoi ça pourrait ressembler, j’ai décidé qu’il valait mieux que je l’écrive. Ou plutôt que j’en note des bouts, des fragments…

Peut-être suis-je fatigué de ces longues réflexions qui n’aboutissent jamais. De ces prises de tête sans fin durant lesquelles je tourne et retourne mes idées dans la crainte de trouver des imperfections. 

Rêver un livre, c’est se condamner à la déception quand on le réalise. Les mots ne sont jamais aussi beaux qu’on se les imaginait ; l’effet à la lecture est décevant. Tout est plus plat, plus terne. C’est souvent pour cette raison qu’on ne finit pas le projet, d’ailleurs.

Alors, plutôt que de bâtir des châteaux en Espagne, je vais voir si je ne peux pas construire un petit cottage poétique à Sheffield.


Samedi 16 septembre

En lisant un ouvrage de Massimo Pigliucci sur le stoïcisme, je réalise à quel point cette philosophie de vie pratique est promue, de nos jours, par des hommes. 

Je ne connais qu’une seule femme, Antonia Macaro, qui ait aussi écrit un ouvrage grand public sur le sujet (interestingly enough, son livre compare stoïcisme et bouddhisme).

Que seuls des hommes aient écrit sur le stoïcisme dans l’Antiquité (ou plutôt que seuls des textes écrits par des hommes aient survécu), ça n’étonnera personne. Mais quid des femmes de nos jours ? Est-ce une philosophie trop macho ? Y a-t-il quelque chose qui déplait aux femmes (Mary Beard est très critique envers le stoïcisme) ou qui attire davantage les hommes ?

L’explication la plus simple serait qu’hommes et femmes sont intéressés à égale mesure, mais que notre société patriarcale ne donne la parole qu’aux hommes, si bien que le Stoïcisme contemporain est devenu (ou plutôt : resté) un old boys’ club.


Dimanche 17 septembre

L’autre question qui me travaille en ce moment est la suivante : pourquoi assiste-t-on à un renouveau du stoïcisme depuis quelques années alors que l’épicurisme est largement ignoré ? 

Pourtant, ces deux courants de pensée sont aussi valides l’un que l’autre.

Qu’y a-t-il dans l’épicurisme qui dérange les self-help boys américains ? Est-ce la recherche du plaisir qui effraie ceux qui ont baigné toute leur vie dans la morale protestante ?