Journal d’avril 2023

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Lundi 10 avril

Sarah Manguso, dans Ongoingness: The End of a Diary, décrit l’expérience de tenir un journal sans jamais le citer. À moins de cent pages, ça peut se lire d’une traite. L’autrice se dévoile sans se dévoiler. C’est le genre de littérature qui, par sa forme même, ne saurait être populaire : notre société aime la littérature qui se vend au poids. La brièveté lui est suspicieuse.


Mardi 11 avril

Je n’aurai rien fait de ces quelques jours de vacances. Rien d’utile, ou que je juge utile. (Se reposer sent le soufre.) 

Mon iPad est devenu mon meilleur ami : je regarde toutes mes séries asiatiques sur ce petit écran. (La tablette était chère, mais c’est le meilleur investissement que j’ai fait. Aucun regret.) 

Ces séries me procurent tellement de joies, de plaisirs, mais aussi beaucoup de peine, car je n’éprouve plus (ou très rarement) le besoin de lire ou d’écrire de la fiction. Comme si j’étais devenu quelqu’un d’autre, avec des goûts différents, avec une manière de passer son temps différemment, mais qui a gardé les rêves de celui qui l’habitait avant. 

Je me souviendrai de ces années comme celles d’une transition inquiète où je suis devenu qui je ne connaissais pas encore.


Mercredi 12 avril

J’aime les 300 Arguments de Sarah Manguso, une collection d’aphorismes. Je mesure à quel point j’ai changé depuis mes dix-huit ans. 

À l’époque, le prof de littérature d’Hypochartes (Who Shall Not Be Named) nous avait fait travailler sur la forme brève : Quignard, Georges Perros, les romantiques allemands. J’étais un lecteur de romans ; j’ai abordé ces recherches et ces lectures avec beaucoup de réticence… ne comprenant qu’assez peu l’intérêt du sujet.

Mais voilà que je suis maintenant fasciné par tous ces textes courts, des aphorismes aux poèmes. Peut-être parce que la forme brève est dans l’air du temps (SMS, WhatsApp, Twitter) ; peut-être parce qu’ils me semblent plus faciles à écrire. 

Plus rapides en tout cas, car la facilité est une illusion : le roman permet l’à-peu-près, l’impose même ; on écrit au kilo. Ce qui est court doit être précis, chirurgical. Mais je me fiche du degré de difficulté réel tant que je succombe à cette illusion : j’ai besoin de croire que je peux y arriver. Quand je lis Sarah Manguso, je me dis moi aussi, je peux y arriver. Il ne m’en faut pas plus pour vouloir faire de même.

*

« A great photographer insists on writing poems. A brilliant essayist insists on writing novels. A singer with a voice like an angel insists on singing only her own, terrible songs. So when people tell me I should try to write this or that thing I don’t want to write, I know what they mean. »

Sarah Manguso, premier ‘argument’.

Jeudi 13 avril

Il existe trois manières d’appréhender le monde : la magie, la religion et la science. Il semble qu’elles soient apparues dans cet ordre, les deux dernières sur le tard (très tard).

La magie n’est pas un ensemble de tours de passe-passe, de tricks, d’illusions. C’est un système rationnel qui met l’être humain au cœur de l’univers et l’univers au cœur de l’être humain. La science, pour sa part, détache l’humain de ce qui l’entoure : les liens sont coupés, car les lois de la nature existent avec ou sans nous.

Beaucoup s’insurgeront du fait qu’on puisse parler de la magie comme d’un « système rationnel », car, dans nos sociétés occidentales, nous la réduisons souvent à des superstitions irrationnelles. 

Mais rationnel ne veut pas dire vrai (la science, aussi, peut être dans le faux, d’ailleurs, son histoire nous le prouve constamment). La magie (astrologie, alchimie, etc.) fonctionne selon une logique propre, souvent transactionnelle (« Y ou Z adviendra si je fais X »). Pendant des siècles, elle a été prise très au sérieux par nos intellectuels, ceux que l’on considère comme les pionniers de la Science. C’est ainsi que Newton a passé sa vie plongé dans les traités d’alchimie…

Magie, religion et science ne sont donc pas mutuellement exclusives, mais peuvent se chevaucher, même encore de nos jours. Je trouve ce fait fascinant.


Vendredi 14 avril

Je traverse une phase japonaise : depuis la semaine dernière, je dévore des séries nipponnes sans m’arrêter. Principalement des séries romantiques (est-on surpris ?). Quel pays, quelle production intéressante ! 

Je regarde un épisode et je me dis qu’il n’aurait pas pu être imaginé ailleurs. 

Ils explorent tous les tabous imaginables, toutes les situations awkward. Ils osent. En purs créatifs, ils ne rejettent aucune idée, aucune intrigue de peur qu’elle soit inacceptable ou inconvenante. 

Leur politiquement correct n’est pas le nôtre : difficile de savoir ce qui est acceptable là-bas, mais il est clair que leur art est fait pour explorer cette zone d’inconfort. 

J’aime leurs personnages qui se comportent de manière ambiguë, qui interrogent nos valeurs morales (et les leurs). Il y a quelque chose de résolument humain en eux : ils ne sont jamais à la hauteur des attentes de la société ; ils échouent constamment à être « normaux ».

Leur mentalité insulaire me fascine pareillement. Là où la Thaïlande et la Corée du Sud sont ouvertes sur le monde (les personnages qui émigrent, ou ont émigré, ne sont pas rares), le Japon se suffit à lui-même. C’est peut-être là ce que j’admire le plus : une culture qui est sûre d’elle, même dans ses comportements les plus névrotiques.


Samedi 15 avril

Une fois que j’ai quitté une ville pour aller habiter ailleurs, je n’éprouve pas le besoin de la visiter. 

Paris, Londres, Oxford. 

À chaque fois, je suis passé à autre chose, si bien que, sans certaines obligations (rendre visite à des amis, rendez-vous médicaux, etc.), je n’y mettrais pas les pieds. 

J’ai goûté à Paris, j’ai goûté à Londres, j’y ai certainement été heureux… mais la vie dans ces capitales ne me manque pas. L’idée d’y vivre à nouveau me révulserait presque. 

Ce serait comme revenir sur ses pas, cesser d’aller de l’avant, retourner sur les lieux d’un crime, là où les rêves sont morts avant de pouvoir se réaliser.


Dimanche 16 avril

Beaucoup de gens rêvent du monde de demain en imaginant qu’ils seront dans une position de force (même quand il est clair qu’ils ne le seront jamais). Ils croient qu’ils auront la santé, l’argent et les bons amis (le réseau), tout le nécessaire pour se trouver du bon côté de la barrière. 

On ne se bat jamais contre les inégalités quand on croit qu’elles nous profiteront un jour.

Pour imaginer un monde sans inégalités, il faut partir du principe qu’on occupera la position la moins fortunée possible. Si je suis seul, en mauvaise santé, sans argent ou emploi, ce monde me permettra-t-il de vivre heureux et digne ?