Journal d’août 2023

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Lundi 14 août

We don’t turn to story to escape reality. We turn to story to navigate reality.

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The power of story is rarely on our radar. Instead, we put our faith in the power of the beautiful words themselves to lure readers, thus mistaking the wrapping paper for the present.

(Lisa Cron, Story Genius)


Mardi 15 août

J’ai un fichier intitulé Vademecum de l’écrivain, dans lequel je note au fil de l’envie et des besoins des informations utiles pour mes écrits : méthodologies d’écriture, listes de prénoms, traits de caractère, incises de dialogues, etc., etc.

Dans un monde idéal, je le remplirais systématiquement ; le contenu, ordonné, pourrait être partagé avec la communauté… et nous pourrions créer tous ensemble une encyclopédie pratique de l’art d’écrire.

En réalité, c’est un vrai bordel qui n’a ni queue ni tête… Je l’ouvre une fois par an et le referme aussitôt. 

Mais l’envie est là : j’apprécie le potentiel de cette idée. 

Malheureusement pour moi, je considère qu’il faut avoir davantage d’expérience sous le capot pour composer ce genre d’ouvrages… Mais cela ne m’empêche pas de rêvasser à un Vademecum qui offrirait, en particulier, un support linguistique à l’écrivain (c’est-à-dire des listes de mots et d’expressions pour naviguer tel ou tel domaine, comme la description d’un nez ou d’un bateau). 

Peut-être que là où le Vademecum serait le plus utile, ce serait dans une édition écrite spécialement pour des auteurices de SFFF qui regrouperait des connaissances en sciences humaines (anthropologie, histoire, psychologie, etc.), en sciences de la nature et en sciences formelles (STEM)… Bref, tout ce qu’il faut avoir en tête quand on crée un monde de Fantasy ou de Science Fiction. Le compagnon de voyage idéal.


Mercredi 16 août

Que des gens puissent traverser leur vie sans vouloir se connaitre me laisse perplexe. C’est une attitude à l’opposé de la mienne. La seule mission qui compte à mes yeux, c’est découvrir qui l’on est. Il ne s’agit pas là d’égoïsme ou d’égocentrisme : quand on se connait, on interagit mieux avec son environnement. Après tout, nul humain est une ile. Ce qui sépare la vie intérieure de l’extérieur est très poreux : les deux s’influencent constamment. Quand on améliore l’une, l’autre en profite pareillement. 

Nous n’avons qu’une vie : n’est-il pas vital de comprendre qui se cache derrière ce « je » ?


Jeudi 17 août

Je vois le mois d’aout avancer, la fin est déjà en vue… Je n’ai pas publié mon journal du mois de juillet. Du coup, est-ce que je peux raisonnablement poster et juillet et aout en septembre ? Deux mois pour le prix d’un. C’est, après tout, la rentrée littéraire…

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Au sujet de la newsletter : le journal l’a entièrement cannibalisée ces derniers mois ; il faudrait que j’écrive du contenu exclusif. Retourner à ce ton enlevé, un peu mutin, où ça blablate de tout et de rien, pour le simple plaisir de (se) divertir. Il est peut-être temps que je retourne à mon exploration de l’homoromance et de la production LGBTQ+. J’ai envie de partager le fruit de mes lectures, répondre à des questions (même les plus absurdes ou les plus incongrues) que mes lecteurices pourraient avoir, présenter quelques œuvres ou faire découvrir des artistes-créateurices. Le tout sur Substack, une plateforme que j’aime beaucoup et qui, j’espère, finira par pénétrer le marché français (That’s what life is all about: penetration).


Vendredi 18 août

Les tribulations délirantes de Muscadet sur Twitter-X, ainsi que les limites imposées par The Guardian quant au nombre d’articles qu’on peut lire sur leur app, m’ont poussé à réévaluer mon régime de lectures. J’ai pris conscience que je ne consommais que de la junk food for thought : les pensées neuneues d’anonymes sur Twitter-X ou le cycle pessimisto-anxiogène des news anglaises. Du coup, ces dernières semaines, j’ai diversifié mes newsletters et je me suis remis à lire des livres… J’ai l’impression de revivre.

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Muscadet se propose d’empêcher les usagers de sa plateforme de bloquer les fâcheux-fachos. Il semble que Google et Apple exigent que ces fonctions soient disponibles — donc son idée brillante n’ira certainement pas très loin. 

Mais n’oublions pas que, sur Grindr, cette fonction est limitée : après deux ou trois fois, on ne peut plus bloquer personne ; il faut prendre l’abonnement… Evidemment, Muscadet ne fréquente pas Grindr (que l’on sache), mais il pourrait tout à fait s’inspirer de cette app… Puisque son but est d’augmenter le nombre d’abonnements, il lui suffirait de proposer une liberté (et une protection) plus grande à celleux qui acceptent de payer pour utiliser la plateforme.


Samedi 19 août

À la bibliothèque de Sheffield, j’ai trouvé What Makes This Book So Great de Jo Walton, un recueil de ses chroniques publiées sur Tor.com de 2008 à 2011.

Plutôt que de chroniquer les dernières sorties, l’écrivaine de SF britannique, qui vit au Canada, partage les réflexions que lui inspirent ses relectures : c’est l’occasion de revisiter ces grands romans de fantasy et de science-fiction et de mettre en avant les éléments qui justifient qu’on les relise.

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Je crois avoir déjà noté ici que ce qu’il manque au genre de la romance, c’est ce type d’initiatives patrimoniales. La romance est encore un genre anhistorique, ou plutôt dont l’histoire est si peu connue par ses lecteurices que c’est comme si elle n’en avait pas. La SFFF, au contraire, que ça soit dans l’anglophonie ou la francophonie, dispose d’une histoire qui est mise régulièrement en avant (ce qui a certainement facilité son entrée dans le milieu académique). Il y a des listes de « classiques » que chacun se doit d’avoir lus — ou du moins de connaitre. On réédite même des romans du XIXème ou de la première moitié du XXème siècle (avec plus ou moins de bonheur). 

La romance, quant à elle, prétend qu’elle n’a pas de passé et n’écrit que pour l’ici et le maintenant : les nouveaux romans semblent effacer les anciens… Je soupçonne que tout cela changera dans les années à venir : après le polar et la SFFF, c’est autour de la romance d’acquérir ses lettres de noblesse, et pour cela, elle doit mettre au jour sa généalogie.

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Lire Jo Walton (que je ne connaissais que de nom), c’est prendre conscience que ma culture de SFFF, que je pensais satisfaisante, à défaut d’être étendue, est assez médiocre au final. 

Mais la leçon la plus intéressante de cet ensemble critique, c’est qu’elle prouve que les auteurices se doivent souvent d’être des relecteurices… car il est impossible de comprendre « what makes this book so great » à la première lecture.


Dimanche 20 août

« En science-fiction, on peut avoir n’importe quel type d’histoire — une romance, un roman policier, une réflexion sur la nature humaine, ou rien du tout. Et les possibilités sont infinies. On peut raconter des histoires différentes sur la nature humaine quand il est possible de la comparer à la nature d’un androïde ou d’un extraterrestre. On peut l’examiner sous un angle différent quand on écrit sur des gens qui vivent deux siècles, sont séparés par des années-lumière ou sont victimes d’une malédiction. On a davantage de couleurs sur notre palette, davantage de lumières pour illuminer notre scène.

Mais le problème avec les littératures de genre, c’est que les auteurices s’emparent de ces lumières et de ces couleurs supplémentaires pour les mettre partout, comme si le fait que le résultat soit coloré ou brillant se suffisait à lui-même, ce qui est loin d’être le cas malheureusement. Ainsi, l’échec le plus fréquent des littératures de genre, c’est d’avoir des histoires superficielles avec des personnages peu convaincants qui sont seulement rachetés par les machinations d’un sorcier maléfique, par l’économie fascinante du transport interstellaire, etc. 

Ce que je veux, c’est des histoires aussi bien écrites et caractérisées que Middlemarch, mais avec davantage de possibilités dans le déroulé de l’histoire. C’est ce que j’espère toujours, et c’est ce que j’obtiens quand je lis le meilleur de la SF. »

Jo Walton, What Makes This Book So Great (2014, trad. d’Enzo Daumier)